Une fois n’est pas coutume, j’ai eu la chance de m’entretenir avec un directeur de la photographie. Sans ces artistes de l’ombre, vos publicités, séries, courts métrages, documentaires ou films n’auraient pas le même visuel, la même beauté. Grâce à mon ami scénariste/réalisateur Yann Danh, j’ai pu m’entretenir entre Paris et Prague avec Laurent Barès, directeur de la photographie international travaillant sur des longs métrages, des publicités et des séries télévisées.
Diplômé en 1988 de l’École Louis Lumière, il a effectué son apprentissage comme assistant opérateur auprès de François Catonné (Indochine) et de Tonino Delli Colli (La Jeune Fille et la Mort). Il est devenu directeur de la photographie en 1993 et a signé son premier long métrage en 1996. Depuis, Laurent a travaillé sur plus de 500 publicités à travers le monde. Il a également collaboré à des films d’horreur percutants (Inside, Frontiers, The Divide), des films d’action (Hitman, Overdrive) et des séries télévisées (Braquo, Crossing Lines, Ransom, Knightfall, Carnival Row). Il travaille actuellement sur une coproduction internationale britanno-américaine-belge pour Netflix (The Most Assassinated Woman In The World).
On vous conseille de regarder son travail, avant, ou après la lecture de cette passionnante première interview de l’année.

Watzup : Tu es le premier directeur photo que j’ai le plaisir d’interviewer sur le site, peux-tu expliquer à nos lecteurs en quoi consiste cet art, pas assez mis en avant ?
Laurent Barès : Je suis responsable de l’image du film. Je travaille avec une équipe comportant électriciens, machinistes et assistant opérateur. Suivant les projets, on peut y ajouter un cadreur parfois steadicamer, et aujourd’hui un DIT. Le DIT recueille les datas, les traite et les transmet à la post-production, principalement au monteur.
Mon travail se fait en trois temps : la préparation, le tournage, la post-production.
En préparation, je commence par une lecture approfondie du scénario. Puis, avec le (la) metteur en scène, le (la) chef-déco, le (la) chef-costumier (e) nous essayons de déterminer le style du film. Il est question de couleur, de mouvements de caméra mais aussi d’organisation des journées de tournage. Ces discussions impliquent également le premier assistant réalisateur. Nos choix entraînent des conséquences sur le plan de travail dont il est responsable. La complexité de certaines scènes (par exemple des plans séquences impliquant figurations, effets spéciaux etc…) peut demander plus de temps à réaliser que de simples plans fixes. Il recueille toutes les informations qui lui seront nécessaires à évaluer notre temps de tournage.
Je consacre beaucoup de temps à repérer les décors. Je m’y rends plusieurs fois, seul ou avec le réalisateur, à différentes heures de la journée afin de vérifier la course du soleil, les ombres etc… Puis avec mon chef-électricien, nous réfléchissons comment obtenir les effets que je souhaite au regard de la disposition des lieux, leur accessibilité. Idem avec mon chef machiniste.
Je participe également à l’élaboration du story-board.
Puis vient le tournage. Sur le plateau, j’organise l’éclairage et le travail de la caméra. J’ai choisi les outils avec lesquels je veux travailler : caméras, les objectifs, machinerie et éclairage. Chacun de ces choix doit être en adéquation avec le story-telling déterminé en amont avec le metteur en scène.
Je dois tenir les promesses de la préparation, en respectant le temps imparti. Le rythme de tournage repose pour beaucoup sur mes épaules. Il m’importe d’offrir au réalisateur et aux acteurs le plus de temps possible afin qu’ils aboutissent au mieux leur travail.
Il faut bien comprendre qu’aussi accomplie que soit la préparation, le tournage offre toujours des surprises, des opportunités et des déceptions. Je dois rester ouvert à changer au dernier moment ce qui semblait acquis quelques semaines auparavant. Un réalisateur qui change d’avis, une météo capricieuse, du matériel défectueux… Autant de raison de changer son fusil d’épaule. Le cinéma est un art de l’immédiateté. Manquer de souplesse peut entrainer de sérieux problèmes.
Enfin, après le montage, vient l’étalonnage. Avec mon étalonneur (les anglo-saxons disent coloriste) nous finalisons l’image du film. Cela prend environ une semaine pour un long métrage entre deux et trois jours pour un épisode de série. Lorsque j’ai débuté, il était chimique. Les choix étaient plus limités. Le travail se faisait presque entièrement sur le plateau. Aujourd’hui, l’étalonnage est numérique. Il offre énormément de possibilités techniques et devient un nouveau lieu de création. Nous sommes assis devant un moniteur d’ultra haute-définition et une console. On peut travailler sur l’ensemble de l’image ou une partie. On peut changer les couleurs, les contrastes, la luminosité etc…
Parfois, pour des raisons de montage, l’ordre des séquences peut changer. Certaines scènes ne sont plus utilisées comme prévu initialement. Certaines scènes de nuit peuvent devenir aube, crépuscule ou jour. À nous de rétablir une chronologie crédible… dans la limite de l’acceptable.
Les producteurs accompagnent mon travail tout du long. Nous négocions régulièrement ce qui est possible et ce qui l’est moins. Je dois respecter le budget. Ce qui implique souvent de faire des compromis (type de matériel, composition des équipes, choix des fournisseurs).

Watzup : Tu as travaillé sur de nombreux films de genres, sur des séries à succès comme Gangs of London, Braquo, ou plus récemment Criminal Record ou The Assassin.
Quelles sont les différences de travail, de méthode, de process, entre une production française et anglaise ? Laquelle préfères-tu ?
Laurent Barès : Les anglo-saxons ont une culture de l’image beaucoup plus développée que nous. Même si on trouve de plus en plus d’exigence visuelle chez la nouvelle génération de réalisateurs français. Notre cinéma classique repose beaucoup sur le texte. Des cinéastes comme Renoir ou Guitry sont toujours considérés comme des piliers incontournables de notre cinématographie. Ils ont puisé dans le répertoire classique français s’inspirant de Molière, de Musset ou de Rostand.
La littérature britannique a su créer la plupart des mythes iconiques qui peuplent le cinéma mondial. Nous n’avons pas d’équivalent à Mary Shelley, Bram Stoker, Tolkien ou plus récemment, J.K. Rowling, Roald Dalh. Et encore moins à Shakespeare.
Depuis une douzaine d’années, j’ai la chance de travailler principalement pour des productions anglo-saxonnes. Pour un directeur de la photo, travailler à Londres est un privilège. On y est écouté, respecté. La grande différence avec la France est, à mon avis, l’implication des producteurs. Ils entretiennent quotidiennement un dialogue avec ce que l’on appelle les HOD (heads of department). Tout est sujet à discussion. Une discussion ouverte. Du story-telling à la liste matérielle. La plupart des producteurs ont été premiers assistants à la réalisation. Ils sont capables de diriger une deuxième équipe si nécessaire. Bref, ils se placent au cœur du processus créatif, tout en respectant le réalisateur. Nous n’avons pas d’équivalent en France. Ce rôle est tenu par le directeur de production, plutôt préoccupé par les chiffres que par l’histoire. Je ferais exception pour deux hommes : Claude Chelli et Yorick Kalbache. J’ai tourné Braquo avec eux. Ils savaient exactement ce qu’ils voulaient et l’exprimaient clairement à tous. Ce qui peut d’ailleurs expliquer le succès international de la série.
Lors de ma dernière expérience française, j’ai reçu deux courriels du producteur : le premier pour me dire de rester dans ma chambre une semaine (Covid), le second, quelques semaines après la fin du tournage. Il me réclamait 200 € de trop perçu sur mon salaire. Jamais le moindre commentaire sur mon travail, jamais la moindre directive artistique. Jamais un producteur anglais n’aurait osé faire ça.
Le vivier des acteurs britanniques est également incroyable. Pour le moindre petit rôle, c’est toujours parfait, surprenant. Et très professionnel.
Et enfin, mon travail sur le plateau est hautement respecté. Tant par le réalisateur que par les acteurs. Les acteurs aiment travailler avec la caméra, se soucient des contraintes techniques.

Watzup : En France avons-nous la possibilité de rivaliser avec les productions étrangères, que ce soit au niveau télévisuelle ou cinématographique ?
Laurent Barès : Quelques séries françaises ont un succès international. On les connait. Les médias les citent à plus soif. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Quand je compare ce que produit la BBC avec ce que fait France Télévision, je suis assez pessimiste. Particulièrement sur la qualité artistique. Il y a une liberté dans le choix des sujets que je ne retrouve pas en France. Ce qui est inquiétant, c’est la différence avec d’autres pays. La Scandinavie, Israël, l’Espagne qui fournissent beaucoup de séries originales pour des budgets inférieurs aux nôtres.
Le cinéma est différent. La France bénéficie d’un savoir-faire reconnu partout. Il y a chaque année des films qui se font une place sur le marché international. Il y a toujours des surprises. Qui aurait cru au succès de Sous la Seine de Xavier Gens, production Netflix France ?
Watzup : Tu as réalisé quelques épisodes de la série internationale Crossing Lines, aimerais-tu réitérer l’expérience de la mise en scène ?
Laurent Barès : J’ai adoré cette expérience. Un cadeau des producteurs américains. Quel casting ! J’ai également fait pas mal de seconde équipe en tant que réalisateur-opérateur. J’ai essayé de monter quelques projets en France. Je n’y suis pas arrivé. Je travaille actuellement sur deux projets pour le Royaume-Uni. Nous verrons bien…

Watzup : Merci pour la transition, peux-tu nous parler de ses projets ?
Laurent Barès : En tant qu’opérateur, je suis en compétition pour diverses séries. Parfois on est choisi, parfois, non. C’est la rude vie des techniciens du cinéma. J’attends aujourd’hui une réponse après avoir passé une interview avec le réalisateur et le producteur. Nous verrons.
Je réfléchis à un projet de chaine YouTube sur le cinéma muet. J’ai eu récemment l’occasion de donner des masters class dans une école de cinéma. À mon grand étonnement, aucun de mes étudiants n’avaient vu de films muets à l’exception de ceux de Charlie Chaplin. Je cherche une façon ludique d’intéresser toute une génération de cinéphiles qui s’est détournée du film muet.

Watzup : Cette chaîne m’intéresse déjà. Merci Laurent, on va suivre ça. Bonne année !
Laurent Barès : Merci Michaël, bonne année à toi et aux lecteurs !

Le site officiel de l’artiste.






















