Réalisateur sud-africain, passionné et passionnant, Wayne Kramer est un artiste à part. Il possède un style unique, imposé avec Running Scared. Violence non édulcorée, entre Tarantino et le cinéma de Hong-Kong, son cinéma ne laisse pas indifférent. Comment est-il devenu cinéaste, comment a-t-il vécu les difficultés du métier, quels sont ses projets, Wayne Kramer se livre dans une interview exclusive. Un cinéaste à part, vrai, professionnel, un grand monsieur qui, en trois films, The Cooler, Running Scared et Crossing Over, s’est imposé sans concession. Bonne lecture…
Interview :
Watz-up : Salut Wayne, peux-tu nous parler de ton parcours professionnel ?
Wayne Kramer : Enfant, j’ai commencé par animer des flipbooks que je vendais à mes amis. Au lycée, j’ai écrit des scénarios vraiment mauvais et j’ai réalisé un film d’horreur en Super 8 mm, lui aussi très mauvais, inspiré de vendredi 13. À 19/20 ans, j’ai été appelé sous les drapeaux dans l’armée sud-africaine et j’ai réussi à intégrer une unité de production vidéo qui réalisait des vidéos de propagande pour l’armée. Le week-end, j’empruntais leurs caméras et je travaillais sur mes propres courts métrages. Certains ont été primés dans des concours organisés par la télévision sud-africaine. Dès ma sortie de l’armée à 21 ans (le service militaire durait deux ans), je suis parti pour Los Angeles et j’ai continué à écrire des scénarios dans l’espoir d’en vendre un. En 1990, j’ai levé quelques fonds privés et j’ai réalisé une comédie musicale d’horreur à très petit budget intitulée Blazeland. Ce fut une expérience cauchemardesque et un véritable baptême du feu dans le monde du cinéma professionnel. Rien ne fonctionnait et je devais composer avec un directeur de la photographie qui me traitait avec un mépris et un manque de respect absolu. Le film était un désastre et le tournage n’a été achevé que deux ans plus tard avec une autre équipe, faute de budget. Je n’avais pas les moyens de terminer la post-production et le film inachevé repose entre mon placard et les tréfonds du laboratoire de développement. Il est peu probable qu’on le voit un jour, et il n’en vaut d’ailleurs pas vraiment la peine. C’était un véritable fiasco, avec un jeu d’acteur et des décors globalement médiocres. J’ai continué à écrire des scénarios, vendant parfois les droits d’adaptation de certains pour une somme dérisoire. J’ai aussi brièvement travaillé pour une agence de compositeurs de musique de film, compilant les maquettes des compositeurs pour les projets des clients. Parmi ces clients figuraient John Barry, Jerry Goldsmith, Danny Elfman, etc. Finalement, en 1997, j’ai vendu mon scénario original, Mindhunters, à la 20th Century Fox. La vente m’a permis d’acquérir une indépendance financière et de me concentrer sur l’écriture de mon premier film en tant que réalisateur : The Cooler. À l’origine, je souhaitais réaliser Mindhunters, mais le studio n’était pas intéressé par mon inexpérience. Mindhunters a finalement été produit par Dimension Films, réalisé par Renny Harlin, et le tournage a commencé quelques mois seulement avant celui de The Cooler. Le film n’est sorti qu’un an après The Cooler et il ne restait que très peu de mon scénario original. Heureusement, The Cooler a été bien accueilli, notamment lors de sa sélection au Festival du film de Sundance.

Watz-up : Tu t’es fait connaître avec The Cooler, mais je pense que ton style, un mélange de violence stylisée et de sexe, a explosé avec Running Scared. Le film a été réalisé en dehors du système habituel, était-ce difficile à faire ?
Wayne Kramer : Running Scared a été une production très difficile. Malgré le succès de The Cooler, un seul financier voulait produire Running Scared. Il s’agissait d’une société de financement et de vente appelée Media 8. Le budget était insuffisant, même après le déménagement de la production à Prague en 2004. Chaque jour était brutal, essayant de réaliser un film beaucoup plus ambitieux que le budget alloué. C’était formidable de travailler avec Paul Walker et le reste de la distribution, mais c’était un combat quotidien pour obtenir la qualité de production que je souhaitais. J’ai bénéficié d’une grande liberté créative sur ce film et même lorsque New Line a acquis les droits américains, ils n’ont eu que quelques remarques sur le montage. Le nombre de salles allouées a été médiocre et les critiques négatives ont été plus nombreuses que les positives, ce qui a limité son succès en salles. Je savais que le film ne serait pas apprécié au départ, mais il a très bien marché en vidéo et a rapporté beaucoup d’argent à New Line/Warner Bros. Il jouit aujourd’hui d’une bien meilleure réputation et a été vu par plus de personnes que n’importe lequel de mes autres films. Je ne pense pas qu’un film comme Running Scared puisse être refait un jour, compte tenu de son niveau de sexe, de violence et de mise en danger d’enfants. Je pourrais dire la même chose de beaucoup de films que j’ai adorés au fil des ans. Les films d’aujourd’hui sont devenus insipides et banals, et très peu m’intéressent.

Watz-up : Crossing Over est un film très intéressant. J’ai lu des témoignages de collègues selon lesquels la production a été un véritable cauchemar. Peux-tu nous en dire plus ?
Wayne Kramer : Le pire, c’était la post-production. Harvey Weinstein a charcuté le film et a gommé tout ce qui le rendait brut, percutant et captivant. Le film souffre également de la disparition du duo Sean Penn-Alice Braga, qui lui conférait une dimension spirituelle et métaphysique. Toute l’affaire Sean Penn est trop complexe pour être abordée en détail. Elle a pris une tournure politique : un groupe pro-iranien a fait pression sur Sean pour qu’il se retire du film. Harvey Weinstein lui a promis des modifications, puis, en post-production, a changé d’avis et a ignoré ses réserves concernant l’intrigue avec Harrison Ford. Quand Sean a vu un montage, il était furieux et a exigé qu’Harvey le retire du film, ce qu’il a fait contre mon gré. Il y a eu tant d’autres modifications et coupes qui, à mes yeux, ont été vraiment préjudiciables. Tant d’intrigues ont été édulcorées, et la musique a été modifiée. Je savais que le film serait mal reçu à cause de ces changements. Et ce fut le cas. Cela a vraiment nui à ma carrière. Crossing Over était un projet personnel pour moi, car je suis moi aussi immigré, et j’ai eu le sentiment de ne pas avoir pu raconter cette histoire comme elle aurait dû l’être. J’en suis encore hanté aujourd’hui.

Watz-up : Le cinéma est un métier merveilleux mais impitoyable. As-tu des projets en cours ? Peux-tu nous en parler ?
Wayne Kramer : Je développe une mini-série télévisée adaptée de mon roman policier sud-africain Blue Movies (disponible sur Amazon). Le film raconte l’histoire d’une coursière qui livre des copies 16 mm de films hollywoodiens interdits à bord de sa Mercedes, dans le Johannesburg de 1974. Sa voiture est volée un samedi soir alors qu’elle doit livrer une copie de Behind The Green Door à un riche trafiquant d’armes sud-africain, mettant ainsi sa vie en danger. C’est un peu comme un Running Scared au féminin, mais pour les cinéphiles : une course contre la montre et des situations angoissantes. J’ai également un film d’horreur à petit budget et un thriller policier se déroulant à Hollywood, dont le financement est presque bouclé.
Watz-up : On suivra ça de près, merci Wayne.
Wayne Kramer : Merci beaucoup Michaël.























